Quand je pense que ce courrier est déjà le dixième que j’envoie à l’Observator, j’ai l’impression d’être un vieux briscard de cet excellent journal, l’une de ces signatures qui sont à la page ce que peuvent être les vieilles photographies d’un oncle mort à la guerre il y a longtemps, on ne sait même plus quelle guerre…Tout va bien à Paris, où l’hiver est revenu alors que nous avions commencé à étaler nos serviettes de bain sur le bord de Seine, à l’endroit le plus ensoleillé, le long des Tuileries. Il a fallu tout remballer devant l’imminence d’une nouvelle tempête de neige et quand je dis tempête, je suis gentil, car nous n’avions eu jusque là que trois ou quatre journées vraiment froides. Tout s’est passé comme si l’hiver, vexé de n’avoir pu jouer sa partie, avait dit au printemps : « eh là ! Pas si vite ! »
C’est peut-être un peu ce que les profondeurs du corps électoral sont en train de dire à François Bayrou : « pas si vite, ne crois pas que l’affaire est dans le sac ». A l’heure où j’écris ces lignes, M. Bayrou est en voyage sur l’île de la Réunion, son meeting de la semaine dernière au Zénith s’est bien passé, j’y étais. On eût dit un concert des Rolling Stones. Pour le début, au moins, quand le candidat est arrivé avec une demi heure de retard , sous les vivats, la cohue et le crépitement des flashes. Pour le reste, un discours d’au moins deux heures que j’eusse bien remplacé par un concert des Stones (ce n’est pas grave, ils reviennent à Paris en juin prochain). M. Bayrou n’a pas manqué, une fois de plus, de souligner à quel point il était un bon petit gars des Pyrénées qui avait été obligé, très tôt, de travailler de ses mains. Il a dit aussi du mal du CAC 40- ce qui ne coûte pas cher, et rappelé combien son souhait ardent est d’être le « Président du Peuple ».
C’était un discours très ennuyeux, néammoins ponctué de sages applaudissements et dont les journalistes avaient reçu la version papier. M.Bayrou n’est pas un bon orateur, je ne lui trouve pas de charisme particulier et cependant, il est arrivé à se tailler une place dans les sondages que lui-même ne devait pas espérer il y a trois mois. C’est toujours curieux, un homme politique qui a du succès sans charisme : on l’écoute, on se dit : « pourquoi pas ?» et puis l’instant d’après, on se dit : « pourquoi ? »
L’écrivain Emmanuel Carrère le comparait ce matin dans Libération au type de personnage joué par Gary Cooper dans les films de Frank Capra : le naïf qui faisait rire tout le monde et qui finit, à force d’obstination, par marcher sur l’eau. A la fois un petit paysan et un roué de la politique : à vrai dire, je crois que M. Bayrou est beaucoup plus roué qu’on ne le pense. On va voir. Il ne lui reste plus que quatre semaines pour acquérir une véritable stature présidentielle. Et les sondages commencent à baisser pour lui : ils recommenceront à monter si M. Bayrou est en mesure d’annoncer le nom de son futur premier ministre, chose évidemment impossible. Il faut donc qu’il arrive à créer l’illusion qu’il pourrait nous dire le nom de ce premier ministre, même s’il ne le peut pas, même s’il n’existe pas.
C’est assez difficile à réaliser et les gens, en France, ne sont pas fous. Ils écoutent le bonimenteur, puis arrive un moment où ils lui demandent de prouver : dans la vie d’un bonimenteur, ce genre de moment est évidemment décisif. Où il prouve, et alors on le fait roi, où il ne prouve pas et alors on le jette aux piranhas. M. Bayrou est arrivé exactement à ce moment : il a l’air puissant, mais l’est-il réellement ? Peut-être sera-t-il fait roi, peut-être le moment approche où il sera dévoré par les piranhas. Il y avait beaucoup de jeunes, au Zénith, la semaine dernière, pour l’écouter. Ils avaient tous l’air intelligents, les filles surtout, car les garçons ont toujours l’air un peu bêtes. Ils ne savent pas pousser leurs avantages, je trouve que les filles savent beaucoup mieux s’y prendre. Une fille bête, à mon avis, a toujours l’air un peu moins bête qu’un garçon. Elle donne l’impression qu’elle pourrait retourner la situation s’il y avait urgence. En somme, elle est prête, elle prévoit le coup d’après. A part moi, je ne connais pas beaucoup de garçons capables de telles anticipations.
Hélas, au meeting de François Bayrou, je n’étais pas assis dans la tribune à côté d’une fille, mais à côté d’un philosophe spécialiste de Marguerite Duras, ce qui vaut tout de même mieux que de passer la soirée à côté d’un admirateur de Marc Levy. Je trouvais que j’avais de la chance, finalement, malgré le temps long. Ces gens n’étaient pas des militants, ils étaient juste des gens qui ont envie que les choses se passent bien. Ce n’est pas avec eux que l’on court de grands risques, comme avec Nicolas Sarkozy. C’est sérieux, moral, de bonne volonté : est-ce que l’on peut éprouver du désir pour d’aussi nobles catégories ? Je me demande, je ne suis pas sûr.
Mercredi prochain, j’irai acheter trois ou quatre places pour le concert des Rolling Stones. Tant que les Stones sont là, nous ne sommes pas vieux.

