Nr. 625 din 25.05.2012

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Acasa   |   Arhiva   |   2007   |   Iunie   |   Numarul 376   |   Frederic Beigbder, le dernier moraliste

Frederic Beigbder, le dernier moraliste

Autor: Michel CRÉPU | Categoria: | 0 comentarii
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L’été s’approche, nous y sommes presque et la rentrée littéraire bat déjà son plein. Le premier à avoir sonné la charge est bien entendu Frédéric Beigbeder avec son nouveau roman : « Au secours pardon ». Le livre se déroule en Russie, à Moscou, dans le milieu mondain des top models et du business marketing. Le narrateur est chargé par une agence de « com » de dénicher les nouvelles beautés à mettre en circulation sur le marché. A sa manière, ainsi qu’il se désigne lui même, il est un « chasseur ». Tout le livre se déroule sous la forme d’un dialogue entre ce narrateur prénommé Octave et un pope orthodoxe qui lui sert autant de punching ball que de confessionnal. On ne s’étonne pas de retrouver ici Beigbeder dans un univers où règne le frelaté, le vulgaire nouveau riche et tout ce qui va avec, pacotilles diverses qui font l’ordinaire de la vie luxueuse des parvenus du post-soviétisme . On est dans la suite de 99F qui avait assuré le succès à ce faux dandy éperdu de lui-même, habile à jouer des apparences et n’est peut-être pas aussi futile qu’il le paraît.
Au secours pardon est un livre tout à fait réussi, drôle, rempli de belles images et sachant jouer avec finesse d’un registre qui confirme à mes yeux le fait que Beigbeder est d’abord un moraliste avant d’être un romancier.

L’intrigue romanesque est inexistante dans le livre : on veut bien que l’auteur nous indique que son Octave finit par basculer dans le camp du terrorisme, mais à vrai dire on s’en fiche éperdûment. La qualité du livre est ailleurs, dans l’humour ravageur, une façon de « lire » son temps à la manière d’un observateur qui serait lui-même impliqué dans ce qu’il voit. Le moraliste est le contraire d’un donneur de leçon ; il faut même dire le contraire : le moraliste est l’homme qui sait le ridicule qu’il y a à vouloir donner des leçons. Son seul objectif est de lé démontrer de la manière la plus implacable, la plus cruelle et, pour tout dire, la plus vraie. Mais ceci implique aussi une capacité d’humour : car seul l’humour sauve du sérieux.
Les propos cruels qui cherchent à donner à la vérité un visage terrible ne sont rien s’ils ne sont pas capables de se tourner en dérision eux-mêmes. Le bon moraliste est un écrivain qui oscille sans cesse entre le vertige nihiliste et sa métamorphose en un ultime éclat de rire. Frédéric Beigbeder est de cette espèce qui pratique avec un talent certain l’art de l’auto-dérision. Il faut bien avouer que la Russie des top-models de 14 ans qui prennent de la coke et nagent dans les milliards de roubles a de quoi exciter la verve d’un lecteur de Guy Debord. Mais Debord est si ennuyeux, avec ses phrases solennelles, ses façons de décréter la fin de tout, son allure de romantique puritain !

Beigbeder est beaucoup plus amusant à lire et pas moins juste dans le regard porté sur un monde que Dostoievski lui-même n’eut peut-être pas osé inventer. Pourtant, la mafia moscovite n’a que peu à envier aux Possédés et il ne manque pas un Raskolnikov pour tenir compagnie aux nouveaux agents de la publicité mondiale. Il suffit d’avoir un peu d’imagination, c’est à dire de ne pas oublier qu’il y a toujours pire que ce qui a lieu en ce moment même. Le chaos nihiliste de l’après-communisme ressemble à un tableau de Jérôme Bosch tandis que des enfants abandonnés errent dans les rues, habitent des parking souterrains, forment des sociétés sauvages dont nul sociologue n’a même l’idée. Il y a dans le livre de Beigbeder un écho de cette apocalypse d’autant plus explosive qu’elle a l’air d’exploser pour rien. C’est une sorte d’apocalypse au jour le jour, allant vers nulle part. Peut-on en rire ? Oui, on le peut. Il se pourrait même bien que ce soit une ultime urgence avant la tombée définitive du rideau. Dieu seul le sait, mais comme dit Octave : « Dieu est le plus grand poseur de lapin. »

 
 
 
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