L’un des signes les plus marquants de la nouvelle présidence française est la pratique du jogging. Nous avons vu que le président n’hésitait pas à sortir du palais de l’Elysée en short, accompagné de son premier ministre, Mr François Fillon, lequel ajoute à cette pratique également celle de la course automobile. Il est clair que le président tient absolument à marquer sa différence d’avec les pratiques corrompues de l’ancien régime chiraquien. Il est de fait que personne n’avait jamais vu Jacques Chirac se livrer à ce genre d’activité. Pratiquait-il seulement un quelconque exercice ? François Mitterrand marchait volontiers, il gravissait la roche de Solutré (mais là, il s’agissait de pèlerinage, non de sport). Nicolas Sakozy court énormément, à peine a-t-il rencontré la famille d’Ingrid Betancourt ou parlé avec un groupe de « partenaires sociaux » qu’il se précipite au Bois de Boulogne pour avaler quelques kilomètres de plus. On aurait tort, cela dit, de voir dans cet « affichage » je ne sais quelle stratégie de marketing politique.
Je me souviens personnellement avoir couru moi-même derrière lui dans les allées du Champ de Mars à l’époque où il n’était encore que ministre de l’Intérieur. Et je voyais bien que courir était une chose importante à ses yeux, il avait une mine grave et cela n’était sûrement pas dû seulement à la présence encombrante d’au moins quatre gardes du corps. Non, courir était déjà une forme de méditation. Autrefois, au temps du roi Louis XIV, le Prince relisait une lettre de Cicéron en guise de divertissement. Il y retrouvait les vertus de l’expérience politique, il avait l’habitude de se détendre dans la compagnie des Anciens, ceux-ci lui fournissaient une échelle ce comparaison et cela lui servait pour son usage de Prince. Bref, il y retirait la matière d’une leçon.
Je ne sais pas si le jogging peut remplir une fonction aussi noble. Disons qu’il doit au moins apporter un peu de vide cérébral , ce qui n’est pas rien. Par exemple, nous avons vu récemment Mr Eric Besson, l’ancien conseiller économique de Mme Royal rallié au nouveau pouvoir, courir lui-même en short dans les allées des Tuileries. Il était seul au milieu des groupes de touristes japonais, péruviens et bien sûr roumains. Il avait l’air content, de cet air un peu lunaire que nous lui connaissons depuis que son anonymat l’a rendu célèbre.
Sans doute, l’image du traître qu’il traîne avec lui doit prendre l’air régulièrement. A quoi pense Mr Besson quand il court ? Peut-être se rappelle-t-il l’époque où il travaillait dans le « business », où le monde de la politique ne l’avait pas encore tiré par la manche. Où bien pense-t-il tout à fait à autre chose que nous ne pouvons pas deviner. C’est son intimité. Le voir courir ainsi, le visage fermé, inspire une sorte de respect qui n’est pas loin de se confondre avec un fou rire que nous retenons à grand peine. Pourquoi ai-je tout à coup envie de rire ? C’est paece que je viens soudain de penser au général de Gaulle. Son fils, qui est amiral, a raconté dans un livre de souvenirs qui a eu un succès fou, qu’il n’avait absolument jamais vu son père autrement qu’en complet veston. A peine si l’amiral se souvenait quand même du général sur une plage, le bas du pantalon relevé pour la pêche aux crevettes. Imagine-t-on le général en short sur le perron de l’Elysée ? Non, on ne peut pas. Ceci relève de l’Impensable, comme les plus hauts mystères de l’Antiquité egyptienne.
Cela dit, il faut bien que les époques changent et les présidents avec elles. Après tout, cette histoire de jogging n’est pas si importante. Ce qui compte, comme l’a dit le président, ce sont les résultats. Il pourrait bien faire du vélo dans les allées du Luxembourg, cela ne changerait rien aux grands problèmes qui attendent d’être résolus : le chômage, le terrorisme international, la question de l’Europe. Ce qui me chagrine un peu, c’est la conception de l’action que cela suppose : comme si de ne rien faire du tout, rêvasser, étaient des choses suspectes. En courant, le président a l’air de vouloir montrer qu’il continue de travailler, de souffrir. Il est vrai que sa croisière récente à bord du yacht de son ami milliardaire n’indiquait pas cela. Peut-être devrait-il faire des croisières plus souvent, nous pourrions admirer sa silhouette de loin, à la proue du navire. Il y gagnerait une stature quasi gaullienne. Il suffirait pour cela de corriger un peu la photo, éviter le spectacle de ces « transats’ qui font plus penser au Palm Beach Hotel qu’à un navire de conquérant solitaire. Nicolas Sarkozy a démarré très fort nous disent les journaux. Espérons seulement qu’il n’oublie pas de s’asseoir cinq minutes pour fumer une cigarette en pensant à autre chose.

