« La Nouvelle Star » est le nom d’une émission de télévision qui est diffusée tous les jeudis sur la chaîne M6. Le principe en est simple : des candidats sont sélectionnés en vue d’une finale qui récompensera le meilleur ou la meilleure chanteuse. Il y a un jury de quatre spécialistes de la chanson, et ce sont les téléspectateurs qui votent. Chaque semaine, l’un des candidats quitte le groupe jusqu’ à ce qu’il reste un seul. On part de 15.000, on arrive à 1. Naturellement, la sélection de départ est massive, c’est ensuite que l’on passe à des choses plus subtiles. L’émission passionne un nombre considérable de téléspectateurs et j’en fais partie. Au début, je n’avais que mépris pour ce divertissement grand public où le jury a le compliment facile : on arrive en effet très vite au « sublime », au « génial » et c’est tout juste si, pour une avoir bien chanté, on se trouvait d’un coup élevé au rang de Frank Sinatra. Et il est vrai que je continue de penser que les compliments sont beaucoup trop vite donnés. Mais il y a autre chose. D’abord, les critiques, elles aussi, peuvent être foudroyantes, parfois cyniques, voire légèrement sadiques. Ce sadisme compense l’excès de louange inverse, on peut le voir ainsi.
Mais il y a encore autre chose : alors que les années précédentes, les candidats étaient assez interchangeables, très « formatés » selon les lois rigides du marketing de divertissement populaire, cette année il est incontestable que le niveau s’est nettement amélioré. Notamment grâce à la présence d’un jeune garçon prénommé Julien, admirateur de Marcel Duchamp et chanteur dans deux groupes de rock : « Jean d’Ormesson suicide club » et « Dig Elvis ». Julien a un talent particulier pour transformer des chansons nulles en petits chef d’œuvres d’humour décalé : on lui donne une chanson pour prisunic, il en fait un objet singulier, ne ressemblant à rien et qui bluffe tout le monde, le jury et les téléspectateurs. A vrai dire, Julien est si nettement supérieur à ses rivaux que l’on a fini par s’habituer à le considérer comme une vedette à part entière. D’une certaine manière, il a déjà gagné. Il a même tellement gagné qu’il est très possible qu’il n’arrive pas à décrocher la finale : déjà trop loin, ailleurs, occupé à poursuivre sa route. Je dois dire que je suis devenu un fan de ses prestations. Le soir, après avoir lu un peu Spinoza ou le dernier roman de Jim Harrison, j’allume la télévision pour assister à l’émission. Il est très rare que la télévision accepte qu’on la déborde de l’intérieur, elle aime imposer ses règles, elle aime surtout faire croire qu’on peut la subvertir : la télévision est une spécialiste de l’hypocrisie rebelle. Je ne suis pas naïf, je sais très bien cela.
Cependant, je ne crois pas naïf de dire de cette émission qu’elle a quelque chose qui échappe à la médiocrité ordinaire : or qu’y a –t-il de plus subversif que le contraire du médiocre ? Cela n’est pas perceptible à chaque instant, mais on voit bien que le mouvement général de l’émission tire vers le haut plutôt que vers le bas. Cela se vérifie à des détails qui n’en sont pas : les musiciens, par exemple, qui jouent un rôle considérable par la qualité de leur jeu. Personne ne connaît leurs noms, ils servent de faire-valoir, mais tout se passe comme si la caméra les oubliait de moins en moins et les candidats eux-mêmes ne manquent pas une occasion de les remercier. On voit qu’ils sont conscients de l’aide apportée et ils ont à cœur de le faire savoir. Dans les émissions habituelles, tout se déroule suivant un scénario implacable : ici, ce n’est pas le scénario marketing qui prime mais la prise de risque. Quand un candidat s’avance pour chanter, on se demande s’il va être bon, il ne s’agit plus seulement de consommer une chanson de plus mais d’exercer soi-même un jugement esthétique. Cela me rappelle une autre émission qui a malheureusement disparu et que j’écoutais le dimanche après midi : un cercle de critiques musicaux écoutait plusieurs versions d’un même morceau, sonate de Beethoven ou symphonie de Mahler. C’était un bonheur de les écouter parler de ce qu’ils avaient entendu et l’on avait envie de réécouter les mêmes morceaux en tâchant de faire preuve de la même acuité d’oreille.
Eh bien, il y a quelque chose de semblable avec la Nouvelle Star. Nous ne sommes plus seulement en position de consommer mais invités à exercer notre jugement, notre oreille critique. Mes amis intellectuels branchés se moquent de moi. Ils me disent : « Toi ! Le directeur de la Revue des Deux Mondes, tu es comme une groupie ! Ouah la honte ! » Je les écoute en souriant, je leur dis qu’ils sont bien bêtes avec leur prétendue supériorité. C’est incroyable ce que les gens peuvent se faire des idées sur vous. Ils ne peuvent pas se faire à l’idée que l’on peut aimer des choses très différentes. Ce n’est pourtant pas très compliqué. Moi, quand l’émission est terminée, je reprends ma lecture « en boucle » de Proust (en ce moment, je suis dans Du côté de Guermantes) et je me dis que Proust aurait adoré la Nouvelle Star. Là dessus, j’éteins la lumière et je me souhaite bonne nuit.

